Dessa, ou la musicalité de la toile
Le Musée de Pully propose une vaste rétrospective de l’œuvre de Dessa, une
artiste née au Zimbabwe, de parents polonais et hongrois, qui vit en Suisse
depuis une vingtaine d’années. Son œuvre picturale est entièrement sous-tendue
par la musique.
C’est «Le chant de la Terre», de Gustav Mahler, qui, il y a dix ans,
a donné à Dessa l’idée et l’envie de peindre la musique. Rimbaud coloriait
les voyelles. Baudelaire voyait des correspondances entre couleurs, sons et
parfums… Il est de plus mauvaises références. Après Mahler, il y eut «Turangalila»
de Messiaen…
Messiaen, lui qui a élaboré sa propre théorie des couleurs, attachant à chaque
accord une teinte bien précise... Puis ce fut le tour d’Ernest Bloch, Leonard
Bernstein, Nino Rota, Bela Bartok, Erich Korngold... et Viktor Ullman, qui
composa sa Sonate N°7 pour piano dans le camp de Theresienstadt, peu avant
d’être assassiné à Auschwitz. Et comment Dessa décrit-elle cette sonate?
«Un instant de joie», dit-elle, elle dont une partie de l’histoire familiale
s’est également arrêtée à Auschwitz. Ses choix musicaux sont des choix coups
de cœur, des choix coups de poing. Dessa a opté pour son siècle, un siècle
compliqué, parfois déboussolé, plein de paradoxes. Une complexité dont les
compositeurs qu’elle a choisis se sont fait l’écho: dissonances, chocs rythmiques,
ruptures, obscurité… lumière.
Dix ans de travail, 114 oeuvres exposées, la rétrospective de Pully est impressionnante,
et démontre que la démarche de Dessa a porté ses fruits. Peut-on lui reprocher
de travailler selon un procédé? La réponse est franche: «Peut-être... Mais
un peintre doit avoir une source d’inspiration. Au cours de ces dix années,
pour moi la musique a été à chaque fois une nouvelle rencontre, une nouvelle
expression. La musique m’élève. J’ai essayé récemment de peindre sans musique.
Mais pour cette forme de peinture, si je travaille dans le vide, en écoutant
que moi-même, c’est beaucoup plus difficile». On peut écrire la note si bémol,
on peut écrire l’accord de sol mineur, mais ce ne sera jamais que des notes,
une représentation symbolique. La musique elle-même ne figure pas sur la portée,
elle reste impalpable. Dessa a donc choisi de lui donner forme et couleur
en la peignant, dans une totale liberté: tel mouvement de telle symphonie,
elle est la seule à l’avoir jamais ressenti de cette façon-là, à ce moment
là, avec son vécu à elle. Cette subjectivité de la sensation, c’est la force
et l’intérêt de la musique. C’est également la force et l’intérêt de Dessa.
Bernard Léchot Dessa 1990-2000, Abstraction lyrique, au Musée de Pully jusqu’au
30 avril
swissinfo 02.03.2000